ADOLESCENT

 Conflit ado-crise d'adolescence

Pourquoi l’adolescence est-elle une période de crise ?

Jacques-Antoine Malarewicz : Parce que l’adolescent sait ce qu’il quitte avec l’enfance. Et il ne sait pas encore ce qu’il va trouver avec l’âge adulte. L’adolescent est en manque de repères mais il rejette a priori le mode d’emploi que lui proposent ses parents. Il est donc normal que ce soit un moment de crise. L’adolescent le vie dans la souffrance et la difficulté. Mais aussi il est légitime pour les parents d’avoir du mal à trouver la bonne réponse à apporter à leur enfant.

On a le sentiment que c’est plus compliqué aujourd’hui qu’hier.
Hier, ce passage entre l’adolescence et l’âge adulte était ritualisé par des événements religieux ou sociaux (communion, certificat d’études, brevet, service militaire), qui donnaient à l’adolescent le sentiment d’accéder au rang des adultes.

Aujourd’hui, ces rituels ont disparu ou sont banalisés. Les adolescents doivent s’en trouver de nouveaux : sécher les cours, fumer de la drogue, casser une voiture…

Cela se fait souvent dans la violence. Parce que l’adolescent qui s’est construit sans qu’un adulte lui fixe une limite va la chercher toujours plus loin.

Est-ce si important de fixer une limite ?

Pour un enfant comme pour un adolescent, se trouver face à une limite est quelque chose de profondément rassurant. Même si, dans l’instant, il va chercher à la transgresser ! La présence de l’interdit comporte l’énorme avantage de permettre la transgression. Et c’est la transgression qui autorise l’affirmation de soi dans la relation.Et dans la négociation et la confrontation à l’autre.

Il est inquiétant pour un enfant de ne pas sentir la réponse de l’adulte à l’instant où il transgresse. Cela le laisse dans une solitude qu’il va chercher à combler par la provocation. Provocation qui ira crescendo si elle ne rencontre pas de répondant. Parce qu’elle permettra constamment à l’enfant de mesurer son pouvoir sur l’adulte.

Pourquoi les adultes ne savent-ils plus poser ces limites ?

D’abord, parce que la jeunesse est devenue la valeur autour de laquelle notre société de consommation se construit et se développe. Les adultes d’aujourd’hui ne tiennent plus leur place d’adultes : ils sont dans l’identification à l’adolescent. Comment pourraient-ils avoir le recul nécessaire pour poser des limites ? Ensuite, les parents sont tellement dans la quête de l’amour de leurs enfants qu’ils sont prêts à donner beaucoup en échange. Mais l’adolescent n’a pas besoin qu’on lui donne : il a besoin d’apprendre à négocier avec l’autorité.

Cette faiblesse des adultes, c’est l’héritage de mai 68 ?

Bien sûr. Les parents d’ados qui ont entre 40 et 50 ans sont mal à l’aise parce qu’ils ont essayé, avec la meilleure volonté du monde, de créer des liens différents avec leurs enfants. Or, aujourd’hui, ces enfants les enjoignent de jouer leur rôle de parents classiques ! Et ça, ils ne savent pas le faire, parce qu’ils ont construit le monde dans lequel nous vivons sur le plaisir immédiat, la primauté du désir et l’absence de durée. Du coup, pour leur répondre, les enfants n’ont que la violence. Se heurter à la violence de son propre enfant provoque chez les parents un sentiment d’échec profond.

Faut-il pour autant aller droit à l’affrontement ?

Bien entendu : cessons d’avoir peur de nos enfants ! Mais pour un « bon » affrontement, il faut prendre du temps. Ce n’est pas en jouant au tennis le samedi après-midi avec son ado que l’on va créer les conditions nécessaires à cette bagarre, qui demande du temps, de l’énergie et de la patience pour que chacun comprenne jusqu’où il peut aller. Dans cette confrontation, le père a une place particulière à tenir, parce qu’il représente la loi, la limite, parce qu’il est fort et rassurant. Malheureusement, quand les pères ne travaillent pas, ils sont complètement dévalorisés socialement, y compris aux yeux de leur enfant. Et quand ils travaillent, c’est beaucoup. Soit ils ne sont pas présents, soit ils sont déjà soumis au stress de l’entreprise et ils refusent de s’affronter à la maison.

Et si l’adolescent ne connaît pas de crise ?

Quand même que la crise est normale dans le processus de maturation de l’adolescent. Si elle ne se fait pas entre 15 et 18 ans, elle se fera ultérieurement. Et là, on verra des jeunes gens remettre en question le choix d’études ou d’un travail qu’ils jugeront influencé par les parents. D’autres casseront leur couple. Beaucoup de divorces précoces témoignent d’une révolte contre
le modèle parental, reproduit dans le mariage. Ou bien la séparation intervient parce que l’on demande à son conjoint de définir les limites que l’on n’a pas encore trouvées. Sauf que ce n’est pas le rôle du conjoint : c’est le devoir des parents. Ceux-ci doivent se préparer à faire face à la crise de leur adolescent : ils ne doivent pas nécessairement se préparer à la violence, heureusement, mais ils doivent savoir que le plus difficile est de supporter l’ingratitude de son enfant.

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